Compagnie L'Aronde

 

l'état d'esprit

 

Il est certain que nous ne sommes pas simplement poussés en avant sur les méandres de notre chemin par nos simples actions mais que nous sommes toujours attirés par quelque chose qui semble toujours nous attendre quelque part et reste toujours caché.

Hugo Von Hofmannsthal.

 

 

Mon travail de metteur en scène part de la recherche avec l'acteur – non pas dans son savoir faire mais dans sa pensée impliquée. Ce qui me passionne, c'est l'être sur un plateau, les êtres et ce qui circule entre.

Cela passe notamment par ce que j'appelle maintenant (après plusieurs années de pratique) la pensée agissante. Rien dans ce qui est dit n'est écrit. Un texte pré-existe bien sûr et oui, les mots sont là, mais la pensée, l'arrière pays de l'acteur et tout son être intérieur en mouvement permettent aux mots d'agir sur lui et tout autour. Le champ est immense – le chant aussi – et jamais figé.

Mon travail n'est donc pas de dire à l'acteur ce qu'il doit faire. D'abord il ne doit rien, et puis il ne s'agit pas ici de faire.

La mise en scène n'est pas une mise en place. Elle est une quête. Ce que je cherche et que j'adore trouver et voir apparaître, c'est cet état d'être, sur le fil, qui permet à l'acteur d'être en pleine possession de sa pensée, de ses sensations. Cette pensée agissante nous laisse entendre les mots comme jamais dits. Rien n'est expression, rien n'est dit "à priori", ni même en sous entendant. Tout se dit, tout est en train de se dire et donc en train d'agir.

Et les paysages intérieurs restent toujours à parcourir, à découvrir et la construction arrive en cheminant.

 

Quand au plateau, je dis que "je peux déplacer des montagnes", je ne suppose pas ce que je pourrais ou aimerais faire, mais j'agis et je réalise que j'ai le pouvoir de déplacer des montagnes. Je réalise dans tous les sens du terme. Je réalise parce qu'en le nommant, je le vois, je comprends que j'ai ce pouvoir de déplacer les montagnes, et dans le même temps, je fais que cela advient, j'accomplis cela, je produis un déplacement des montagnes. Je me donne le pouvoir de… je peux

C'est ici un exemple et tout le travail est d'ouvrir cela à toute la pensée, en la nourrissant de toutes les images et sensations par la mémoire du corps de ce que j'investis.

 

Tout cela se travaille aussi, avec dans le même espace temps, la conscience que ce qui est dit, contient aussi ce qui ne l'est pas. Quand il est écrit dans le rôle que le personnage a à dire "non", peut-être essaie t'il de dire "oui"… Peut-être… et c'est une éventualité à ne pas fermer… ce qui je crois est honnête par rapport à la vie. Comme dans la vie et pour la rendre encore plus dense sur un plateau, au delà de ce qui se dit; ce qui tente de se dire est au moins aussi important.

 

 

La philosophie, les sciences et l'art sont trois moyens d'avancer dans la connaissance de nous-même. Ces moyens ont des voies apparemment différentes mais finalement tous doivent – la philosophie en premier – se confronter au doute.

La pensée n'avance pas autrement que par des avancées qui sont détruites et remplacées par d'autres avancées.

C'est le mouvement de la pensée.

 

Claude Régy, L'état d'incertitude

 

J'aime les textes (souvent à l'écriture obsessionnelle) dans lesquels les êtres essaient de se parler, tentent de trouver comment s'atteindre. Cela engendre et nécessite un dialogue parallèle, un dialogue intérieur et qui n'est pas sans humour entre la pensée donnée par les mots de l'auteur et la sienne propre sur l'instant – et chargée de tous les instants d'avant, celui du mouvement de la représentation et de tous ceux des répétitions.

 

Cependant, on ne "répète" à proprement parler jamais. On exerce, on traverse. L'idée de TRAVERSÉES appartient plus à notre langage de travail que les mots de filage ou de répétitions. Parce que nous traversons, et sommes traversés… sinon, ne sommes pas au bon endroit du travail.

 

 

et dans le poème intitulé "L'amitié des étoiles" il s'arrangea pour que chaque être humain ait une étoile, chaque étoile un ami, chaque être humain un sosie et enfin que ce sosie porte en lui un confident.

Orhan Pamuk, Neige

 

 

De plus en plus, pour ce théâtre des âmes, je trouve avec Éric Thomas un chemin de plus en plus fort. Le travail avec Éric, auteur, compositeur et immense guitariste, soulève formidablement le travail de cette pensée agissante et participe pleinement à la création d'un espace mental. La musique n'est ni décor ni paysage sonore. Elle devient le terrain par lequel le dialogue peut naître et exister. Elle soutient et fait éclore toutes les strates de la pensée, toutes ces profondeurs.

 

 

 

Au plateau, les acteurs agissants ont le pouvoir de sculpter l'espace et le temps. Ainsi, plus ma pratique s'affine, moins mes plateaux sont des décors. Ils ne viennent pas définir le terrain de jeu – qui est le terrain du je – mais ils viennent soutenir le vide autour des êtres, ce vide à sculpter… Ces espaces sont une atmosphère, un cosmos, une sorte d'île, de no man's land. Un espace en suspension qui ne tient que tant que les êtres l'habitent.

 

 

Pour densifier ces atmosphères, je veux travailler de plus en plus avec la magie nouvelle. Elle permet de distendre le temps, de créer dans l'espace des phénomènes étranges qui aiguisent notre écoute et nous maintienne encore plus à fleur de peau sur ce que nous percevons.

 

Tout ceci pour ne travailler à aucun message. La pièce est une expérience, du ressenti, du vécu. Et le spectateur agit aussi. Il est amené à rencontrer ses propres visions, par sa propre expérience et son vécu, transcendés par le poème.

 

 

C'est absolument vrai qu'on n'a pas envie de parler de son travail. On sent aussi que quand on en parle, sans qu'on le veuille, il y a forcément un élément de tricherie qui intervient parce qu'on ne peut pas en parler. Peut-être même il ne faut pas en parler. C'est quelque chose de très mystérieux. Quelque chose qui doit rester secret. Dont on ne doit pas non plus être totalement conscient.

 

Et puis si on fait ce travail c'est pour essayer de transmettre quelque chose et que les gens le rencontrent. Si on doit expliquer le mode d'emploi, si on doit expliquer ce qu'on veut faire, comment on le fait, je crois d'une part que c'est une imposture, et d'autre part si on y arrivait ce serait quelque chose comme une trahison.

Peut-être même ce ne serait pas très propre, un peu obscène.
          Je crois qu'il faut garder le secret là-dessus, je crois que les artistes s'expliquent trop. Déjà, s'appeler artistes c'est très équivoque, c'est très prétentieux, on ne sait pas ce que c'est d'ailleurs. Maintenant le mot créateur ne veut pas dire grand-chose non plus, on l'emploie pour la mode, pour la cuisine, pour n'importe quoi. On est "créatif". On vit une période très "créative".

Elle stagne pourtant comme une eau morte, dangereuse, croupissante.

Sous le fallacieux clinquant de la technologie triomphante.

 

Claude Régy, La Brûlure du monde

 

 

 

 

 

l'histoire des spectacles

 

C'est Le Cercle des Menteurs qui donne naissance à la compagnie l'Aronde. L'Aronde est le nom originel de l'hirondelle. Le Cercle des Menteurs est un spectacle tiré du livre de Jean-Claude Carrière. Avec sa complicité, Gaëlle Héraut l'adaptera et le jouera dans des théâtres mais aussi des auberges, des caves, des hôpitaux, une chapelle… et ce spectacle sur la route fédère autour de lui d'autres compagnons.

Il y a la rencontre avec Valérie Rouzeau, et son texte comme un souffle, Pas Revoir. Alors que Gaëlle est à la recherche d'un contrebassiste, elle croise un guitariste, Éric Thomas, merveilleux compositeur et musicien. Ensemble ils créent Pas Revoir. Ils sont frère et sœur au plateau et chantent la mort du père, d'un père, de celui dont l'absence le rend encore plus présent.

Puis vient Forfanteries, une pièce réjouissante du belge Olivier Coyette, spectacle d'amis, de camarades qui réunit Alice Millet, Anthony Le Foll, Cédric Zimmerlin et Arnaud Stéphan. Et toujours, depuis le début, Pierre Guisnel, régisseur et Gweltaz Chauviré, éclairagiste, sont là. Alors les rejoint ici Jean Gilbert-Capietto, peintre, scénographe, qui a de l'or dans les mains !

Après Forfanteries, lors d'une Carte Blanche en Essonne, Jean prend ses pinceaux et Gaëlle écrit, et c'est Paola qui prend vie. Dans cette effervescence Éric Thomas et Gaëlle inventent Debout !, un duo guitare/voix, avec des textes de Daniil Harms.

Puis, David Maisse et Philippe Lardaud rejoignent l'Aronde pour le premier chapitre des Chroniques du Grand Mouvement, Zig et More de Marine Auriol. Éric Thomas en composera les musiques, avec Erwan Geffroy, à la viole de gambe. Et toujours Pierre, Jean, Gweltaz, Anthony et Cédric…


Chercher ensemble, sur le fil d'un équilibre entre rêves et réalités, espoir, désespérance… Tenir debout, continuer de chanter, et de penser, envers et contre.